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Page 22 à 25 (premier combat)

 

Pour la première fois, nous entendons le bruit des armes, là, à quelques mètres. Ce n’est plus de l’entraînement, cette fois l’ennemi est présent et à cet instant j’ai peur, mais curieusement ce n’est pas ma mort qui m’obsède mais le fait de devoir la donner pour sauver ma vie, tuer un type comme moi et indirectement faire pleurer les beaux yeux bleus d’une mère apprenant la disparition de son fils…

 

Les choses se précipitent, le lieutenant gueule à l’assaut et nous partons tous en courant vers ce bois, fusil à la main.

 

Nous n’avons parcouru que quelques mètres quand tout à coup nous sommes stoppés par un puissant tir de mitrailleuses.

Mon voisin, un solide gaillard, s’écroule comme une masse, fauché par une rafale qui lui a arraché une partie de la poitrine, le sang gicle à gros débit.

Un camarade se jette sur lui et tente en plaçant son poing dans la plaie béante d’arrêter l’hémorragie. Rien à faire l’ouverture est trop grande, son corps se vide, en quelques secondes il n’est plus qu’une masse inerte.

J’arrache la plaque d’identité qu’il porte au poignet, la glisse dans ma poche et après avoir récupéré mon fusil je repars à l’assaut.

 

Je parcours quelques mètres en évitant les corps de mes camarades tombés sous le feu ennemi, puis me jette à l’abri derrière un tronc d’arbre. Mais que fais-je dans cet enfer ? Le bruit des balles couvre à peine les cris des soldats blessés, certains appellent leur mère, d’autres gémissent jusqu’à ce qu’une nouvelle balle, providentielle celle-là, vienne arrêter leur souffrance.

 

La peur me paralyse, je ne peux plus bouger et même si je le pouvais où irais-je, le lieutenant est allongé à quelques mètres devant moi avec un trou gros comme une pièce de monnaie dans son képi. Un sergent prend le commandement de notre section et ordonne le repli.

Nous regagnons notre position de départ.

La moitié de notre section y est restée. La tristesse fait place, l’espace d’un instant, à un moment de bonheur quand j’aperçois Duchesne sain et sauf.

 

Le sergent me demande ce qui est arrivé au lieutenant Crenn, je lui dis ne pas savoir, j’ai simplement vu un énorme trou dans son képi. Un autre camarade dit qu’il l’a vu bouger au moment du repli. Dans le doute, le sergent demande deux volontaires pour aller s’assurer qu’il soit bien mort.

 

Un long silence suit sa demande, Crenn avait l’air d’un brave type, et s’il était encore en vie … le doute me tiraille l’esprit, je me porte volontaire. Duchesne se propose à son tour. Nous attendrons la nuit pour y aller.

 

Cette fois il fait bien noir, le sergent part devant, Duchesne et moi le suivons. Nous avançons par bonds, de cadavres en cadavres. Comment retrouver le lieutenant au milieu de ces corps encore tièdes. A tâtons nous avançons, beaucoup sont encore vivants et s’accrochent à nous dans un dernier effort.

 

Nous ne pouvons ramener tous ces blessés, je prends conscience que rien n’est prévu pour les évacuer, combien seront-ils à mourir par manque de soins …

 

Cette fois ça y est, le sergent a retrouvé le lieutenant, il est encore vivant et nous le ramenons vers notre campement. A peine arrivé, le médecin vient le voir et nous annonce que la balle qui a troué son képi, a ricoché sur la cervelière, cette petite coquille d’acier que nous mettons sous le képi et qui sera plus tard remplacée par le casque « Adrian ».

Le lieutenant a été groggy suite au choc provoqué par la balle sur la calotte d’acier, dans quelques jours il sera sur pied.

 

Nous sommes revenus à l’arrière, après avoir perdu un grand nombre de camarades dans ce combat qui ne nous a rien apporté.

 

Nous sommes de nouveau dans notre estaminet assis derrière cette table à boire sans parler, encore marqués par cette vision d’horreur, premier contact avec l’enfer.

 

La patronne nous sert à boire, ses deux gosses accrochés à son tablier. C’est une belle femme avec ses yeux verts, sa chevelure dorée et ce corps aux formes harmonieuses que l’on devine sous ses vêtements noirs, elle ne peut laisser un homme indifférent et surtout pas mon camarade qui semble absorbé. Il ne m’écoute même plus, je cesse de parler et confus il me regarde puis rougit comme un enfant pris en train de faire une bêtise.  

 

Je fouille dans ma poche et sors cette plaque ovale avec sa cordelette arrachée à ce soldat tué … Loureau Emile Classe 1912 Mamers Matricule 15660. Je mesure à cet instant mon erreur, un corps de soldat sans cette plaque risque d’être impossible à identifier. En l’arrachant, j’ai voulu prévenir une famille de la mort d’un des siens, mais finalement je la prive du retour du corps de leur fils et je contribue à alimenter la longue liste des soldats inconnus. En rentrant ce soir, je retrouverai les coordonnées de Loureau et préviendrai sa famille.

 

Page 96 à 100 (enfer de Verdun)

La nuit a été calme, j’ai réussi à m’endormir, aidé il est vrai par une double ration de vin et ce matin mon crâne me fait un peu souffrir.

 

Nous sommes le 21 février 1916, il est 7h15 et l’ennemi vient de commencer un formidable bombardement. Le sol ne cesse de vibrer, de la terre jaillit de toutes parts, une odeur de poudre nous pique les yeux. Nous sommes accroupis sur la banquette de tir et en appui contre le talus intérieur. La terre en retombant vient frapper le sommet de nos casques, nous prions tous, impuissants, pour qu’aucun obus ne tombe dans la tranchée.

 

*

 

Il est bientôt midi et le bombardement est toujours aussi intense, un obus vient juste de tomber sur notre gauche dans le secteur Brou, nous avons vu ces corps tels des pantins s’envoler et retomber tout désarticulés.

Ces hommes sont à quelques mètres de nous mais nous sommes incapables de les secourir.

Un jeune de la section Thuault, pris de folie et malgré le bombardement, sort de la tranchée et court vers l’ennemi. En l’espace de quelques secondes son corps disparaît dans la fumée d’une explosion.

 

Ce bruit est assourdissant, un roulement permanent, des centaines d’obus s’écrasent sur nos lignes. Les tranchées n’existent plus, il n’y a plus qu’un ensemble de trous dans lesquels nous nous cachons.

 

*

 

Bientôt dix heures que cela dure, Vayer, juste à côté de moi, a ramassé un éclat d’obus en pleine tête, son casque[e1]  a cédé au niveau de la soudure entre la bombe, le protège-nuque et la visière ; il est tombé sur mon épaule, j’ai réussi à me dégager légèrement mais son sang coule le long de la jambe de mon pantalon.

Baillon, qui se trouve dans un trou juste à côté, me signale que Lalanne est blessé et qu’il faut l’évacuer rapidement sinon il va mourir.

Que faire, impossible de prévenir l’arrière, nous sommes isolés.

Renaudin, Brazeau et André se trouvent dans un autre trou, alors que Méguin, Barbey et Alix se trouvent avec Baillon.

Meiche et Charrat sont tous les deux à l’abri derrière les restes d’un arbre.

 

Des gémissements à peine perceptibles montent des trous avoisinants. Spectacle d’horreur ; un ensemble de trous entre lesquels gisent des cadavres plusieurs fois broyés et qui n’ont plus apparence humaine.

Nous sommes complètement isolés du reste de la compagnie, aucune information du commandement ne peut nous parvenir.

 

*

 

Les canons ont en partie cessé de gronder.

 

Baillon, Méguin, Barbey et Alix m’ont rejoint, nous nous regardons l’air hagard, couverts de terre, nos corps tremblant de froid et de peur.

 

Mes camarades m’aident à repousser le corps de Vayer et m’informent du décès de Lalanne.

Meiche et Charrat ne bougent pas, tétanisés par la peur, ils restent derrière leur arbre.

Renaudin et André rampent vers eux afin de les aider à regagner le trou dans lequel nous nous trouvons.

Brazeau nous a aussi rejoints, blessé au pied par un chausse-trappe, ces petites pièces métalliques laissées par l’ennemi et qui quand vous marchez dessus, vous transpercent le pied.

Meiche a repris ses esprits, Charrat a toujours le regard complètement horrifié, il tremble, André et Renaudin essaient de le réconforter mais chaque fois qu’il perçoit le sifflement d’un obus son trouble s’intensifie.

Nous sommes bloqués dans ce trou, complètement isolés du reste du régiment et à la merci d’une marmite boche.

 

La nuit tombe, les tirs d’artillerie cessent, juste quelques explosions sporadiques. Ce calme, après cet orage de feu, est angoissant. Nous n’osons pas sortir de notre trou. Ce silence, ponctué du mouvement ou du râle de blessés que nous ne pouvons secourir, est vraiment horrible. Charrat s’est un peu calmé, quant à Brazeau il souffre de sa blessure au pied. Blottis les uns contre les autres pour maintenir nos corps en température, nous arrivons à nous assoupir.

 

*

 

Nous nous réveillons, couverts de cette neige qui dissimule sous son grand manteau blanc la vision d’horreur de ce champ de bataille. Les corps des blessés sont recouverts de neige et gelés, plus aucun gémissement ne sort de ces hommes abandonnés la veille.

 

A peine réveillés, le bombardement reprend encore plus fort qu’hier. Un obus tombe à un mètre, nous sommes recouverts de terre et de neige. Il faut évacuer rapidement afin de nous replier. Renaudin et André traînent Charrat pendant que Barbey et Alix portent Brazeau.

Nous arrivons dans les restes de notre troisième ligne où se trouvent Hulin avec une partie de sa section et quelques hommes de celle de Brou.

 

Hulin a eu des informations précisant que les Allemands ont déclenché hier en fin d’après-midi, vers 5h15, une attaque d’infanterie afin d’enfoncer nos lignes. Une poche de résistance s’est formée juste devant nous, ce qui a limité leur avance dans notre secteur.

Mais cette fois nous n’avons pas le choix et nous continuons à nous replier, et ce pendant plusieurs jours jusqu’au 25 février, date à laquelle le front se stabilise. Nous sommes dans le secteur de Douaumont.

 

Charrat ne va pas mieux et Brazeau souffre horriblement de son pied. Pendant ces jours de repli nous n’avons pu le soigner et l’infection s’est installée.

 

Nous avons pris place dans ce qui reste d’un ancien boyau de communication, la neige continue de tomber.

 

J’accompagne Brazeau[e2]  et Charrat à l’infirmerie. Le diagnostic du médecin est rapide, la gangrène, il faut amputer ; ce que le médecin fera le lendemain.

 

Pour Charrat, c’est plus délicat car la folie ne se soigne pas en amputant une partie de cerveau. Il est mis dans un coin et le médecin me dit qu’il préfère soigner de courageux soldats plutôt que des lâches qui simulent la folie. J’explique au médecin qu’il est courageux et voulait tuer du boche suite au massacre de sa famille. Il me répond qu’il s’agit sans doute d’une histoire bien préparée pour échapper à la guerre.

 

Il remplit un formulaire pour que Charrat[e3]  soit envoyé dans un hôpital spécialisé dans le traitement des soldats un peu « fous ». J’apprendrai par la suite qu’il a fait l’objet d’expériences à l’électricité et même d’opérations au niveau du cerveau. Il vivra comme un légume, assis près d’une fenêtre le regard fixant l’horizon, ne communiquant avec personne.

 

Cette première partie de la bataille de Verdun sera marquée par une succession de bombardements suivis d’offensives d’infanterie. Pendant cette période, nous fûmes fréquemment coupés de notre haut commandement et la résistance s’organisa par groupes de soldats isolés qui, malgré les bombardements intenses, ressortaient de leurs trous pour contre-attaquer sans ordre précis de l’état-major.

Ce sont les poilus et non les officiers supérieurs qui ont gagné cette bataille. Barbey, Renaudin et Baillon sont morts pendant ces combats ainsi que la souris blanche de Meiche.


 [e1]CASQUE ADRIAN

 [e2]Amputation de BRAZEAU

 [e3]Folie de CHARRAT

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Présentation

  • : Le blog d' ERIC VIOT
  • Le blog d' ERIC VIOT
  • : Ce blog a pour but de présenter mes recherches sur la première guerre mondiale (guerre 14 18), mon roman ainsi que ma position concernant la réhabilitation des fusillés pour l'exemple et mon dernier ouvrage "Fusillés non réhabilités".
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Ma position sur la réhabilitation des fusillés de la première guerre (sur le site du centenaire) :

 

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LES BLESSURES DE L'AME

New couverture livre 001 

Eté 1914, instituteur dans un petit village de province, il prépare son départ pour la guerre.

Il passera quatre ans dans cet enfer à voir mourir de pauvres types. Quatre longues années pendant lesquelles lentement il va sombrer, cherchant le réconfort dans l’alcool.

Contrairement à Georges, son corps ne porte pas les traces de ses blessures ; lui, c’est son âme qui a été meurtrie.

Ni sa femme Lucie, ni son fils Jean, ni ses chères petites têtes blondes, ne pourront lui faire oublier, Soreau, Milcent, Bersod, Minard, André, François et bien d’autres camarades, morts à cause de cette guerre …

 

 

TEMOIGNAGES DE LECTEURS

 

 


A Lire l'article de Jean-François Amary paru dans l'Union Pacifiste 

 

Biographie auteur :

 

Eric Viot, 50 ans, membre d’une association de recherches et études historiques sur la vie des Bretons pendant la grande guerre, passionné par cette période et en particulier par le quotidien des Poilus pendant ce conflit.

POUR ME CONTACTER

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Par téléphone : 06 86 46 34 25

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François Hollande et les fusillés pour l'exemple

"Vous avez raison, ce serait un beau geste que les maires de gauche de France inscrivent sur les monuments aux morts de leurs communes les noms de ces malheureux" réponse de François Hollande en 2009

RENCONTRE AVEC ERIC VIOT

   

  Conférences et dédicaces

 

  • 11 novembre 2016 conférence et dédicaces à Senlis (60)
  • 15 novembre 2016 à Bagneux (92) conférence et dédicaces
  • 26 novembre 2016 à Saint Hilaire du Harcouët (50) dédicaces
  • 27 novembre 2016 à Brécey (50) dédicaces
  • 10 décembre 2016 à Saint Jamme sur  Sarthe (72) dédicaces
  • 11 décembre 2016 à Ecommoy salon du livre (72)
  • 17 décembre 2016 à Cérans Foulletourte dédicaces (72)

 

 





 

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